CNT / Future constitution : l’IRLA suggère que la constitution fasse clairement mention des huit (8) langues nationales qui ont fait l’objet de large description et de promotion

Intervention du DG de l’IRLA aux débats d’orientation sur la constitution
(Palais du peuple, 29 mai 2023)

Honorable Monsieur le Président du CNT,
Mme/M. le (la) Président (e) de Commission,
Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs, les honorables conseillers,
Distingués invités à vos titres et grades respectifs,
L’Institut de Recherche Linguistique Appliquée, en abrégé IRLA, est très honoré de l’invitation qui lui a été adressée pour prendre part, au nom de l’inclusivité, à ces importantes journées de débats sur le projet de constitution.
C’est donc avec un grand plaisir que nous répondons à cette invitation et nous profitons de cette occasion solennelle pour transmettre le message de notre institution à cette auguste assemblée qui aura à débattre sur l’orientation constitutionnel.
Mesdames et Messieurs,
Nous pensons qu’une constitution doit refléter les réalités nationales et contenir substantiellement les atouts dont regorge un pays, à l’effet de niveler le chemin vers un développement harmonieux, inclusif et durable. Ainsi, lorsqu’on observe sociologiquement la Guinée, nous réalisons qu’elle est à l’instar de tous les pays africains un pays multilingue. Le pays compte une vingtaine de langues locales qui cohabitent, de manière complémentaire, avec la langue française héritée de la colonisation.
L’Institut de Recherche Linguistique Appliquée a justement pour mission de contribuer à la promotion de ces langues afin qu’elles deviennent des moyens de développement durable et partagés par toutes les populations guinéennes.
Pourtant, force est de constater qu’il est accordé peu de place à la gestion de nos langues dans les programmes nationaux de développement. En l’occurrence, on relève en Guinée un écart entre la réalité sociolinguistique nationale et la gestion des affaires publiques.
En effet, s’il est une évidence que la situation sociolinguistique guinéenne se caractérise par une utilisation dominante des langues et dialectes du terroir par les populations dans toutes les situations de communication, on note malheureusement une exclusion de ces langues dans la gestion des affaires publiques par les gouvernants. Il n’y a que la langue française qui soit officiellement la langue employée au sein du système éducatif, dans l’administration et au sein de la vie politique bien qu’elle ne soit pratiquée que par une infime frange de la population guinéenne dû au fait que la majorité soit analphabète.
Cet état de fait pose problème et soulève des inquiétudes quant à l’équité d’accès à l’éducation, à l’égalité de chance et à l’accès au travail qui constituent des conditions nécessaires au bien-être et au rehaussement du standard de vie de nos populations. Aussi, nous ne devons pas perdre de vue le fait que la démocratie impose un devoir de redevabilité des gouvernants vis-à-vis des gouvernés qui requiert que ces derniers soient au même niveau d’information et de compréhension que les premiers.
Mesdames et Messieurs
Vous conviendrez avec nous que le citoyen guinéen a le droit d’être informé en temps réel et de manière complète, et d’être associé à la gestion de la chose publique. Mais comment cela peut être possible dans une langue qui est l’apanage d’un groupe restreint de personnes et dans un pays où l’on est qualifié d’intellectuel que seulement si l’on s’exprime en français ?
Prenons l’exemple des échéances électorales à travers lesquelles sont choisis nos dirigeants. Les populations, souvent mobilisées dans les langues locales pendant les campagnes en vue de ces élections ne sont malheureusement plus impliquées quand les personnes qu’elles ont élues arrivent aux affaires. Il est regrettable que les populations guinéennes et africaines soient sollicitées par le biais de leurs langues et ne peuvent ni être informées sur les décisions qui sont prises pour elles, ni participer à la prise de décision ou simplement aux débats qui engagent leur avenir. Cette situation est source de frustration et peut être assimilée à une trahison, notamment dans le contexte parlementaire quand des élus qui sont les représentants de ces populations, ne peuvent pas livrer, à l’hémicycle, le message dont ils sont chargés transmettre simplement parce que les débats ont lieu dans une langue qui n’est pas la leur.
D’ailleurs, notre argumentaire est d’autant solide qu’il cadre avec les objectifs de la politique linguistique du premier régime qui créa d’abord l’ « Académie des Langues de 1972 à 1984 » qui devint à partir de 1984 « l’Institut de Recherche Linguistique Appliquée (IRLA) » suite à la mort du Président Ahmed Sékou Touré, et la prise du pouvoir par l’armée à travers le CMRN.
Cette politique linguistique adoptée à l’époque visait l’émancipation totale des populations, la réhabilitation et la promotion des valeurs culturelles guinéennes dont les langues sont les supports irremplaçables. Elle visait dans le long terme, à favoriser progressivement l’ancrage des langues nationales dans le système éducatif pour le rendre plus accessible et performant. Ainsi, grâce à une planification linguistique méthodique, des actions d’envergure furent engagées pour promouvoir ces langues à travers l’alphabétisation et l’enseignement dans les langues nationales.
Ainsi, tenant compte du plurilinguisme des citoyens et de l’importance numérique des locuteurs de certaines langues, huit (8) langues sur vingt-quatre (24) furent retenues pour l’alphabétisation et l’enseignement à partir de 1966.
L’Académie des langues avait été créée en 1972 pour assurer la codification des langues retenues, en rapport avec la chaire de linguistique de l’Université.
Depuis sa création en 1972, le service a réalisé assez de travaux sur l’alphabet, la grammaire, l’orthographe, la rédaction de manuels de lecture, de recueils, des contes et de la tradition orale, la traduction des manuels scientifiques, des documents de référence telle que la charte de la transition traduite dans les 8 langues nationales etc…. C’est sur la base de ces travaux que les langues avaient été introduites à l’école, d’abord comme matière d’enseignement puis comme véhicules d’enseignement, du primaire au collège.
C’est la raison pour quoi l’IRLA suggère que l’on s’approprie des acquis du premier régime en dotant la loi fondamentale nouvelle d’un article plus incitatif réservé à l’usage de nos langues nationales puisque les précédentes constitutions se sont contentées d’inviter les gouvernements successifs, sans mesure contraignante, à promouvoir les langues guinéennes. La loi fondamentale en son article 1 indique que l’Etat va faire la promotion des langues nationales et des cultures guinéennes. Cet article reste vague et n’engage pas sérieusement l’Etat dans le cadre de cette promotion annoncée dans l’article 1.
Dans la prochaine constitution, l’IRLA suggère :
– Que la constitution fasse clairement mention des huit (8) langues nationales qui ont fait l’objet de large description et de promotion, notamment par l’école :
Maninkakan, Pular, Kisiei, Kpelewoo, Loma, Oneyan, Sosoxui et Wamey ;
– Le respect et la prise en compte du multilinguisme dans la conduite des activités menées par les pouvoirs exécutif et législatif ;
– L’utilisation des langues du terroir par le système éducatif, comme moyen d’amélioration de l’éducation de base, formelle et informelle, l’objectif étant de pallier aux insuffisances de l’enseignement exclusivement donné en français et de favoriser l’accès à la lecture, à l’écriture et à l’école pour tous.

Mesdames et Messieurs
A l’IRLA, nous sommes convaincus que la prise en compte de ces propositions contribuera à la valorisation de notre patrimoine linguistique ainsi qu’à sa préservation. A travers nos langues, il est possible que nous amorcions un processus de développement harmonieux, inclusif et durable. Ainsi, l’IRLA fonde beaucoup d’espoir sur vos débats d’orientation de la constitution pour aider le CNRD et le gouvernement à prendre des décisions idoines et éclairées sur la question irrésolue des langues nationales.
Sur ce, nous souhaitons plein succès aux débats et nous vous remercions pour l’attention scrupuleuse.